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Avec un peu de retard, voici la cinquième et dernière partie de : "1492 La lumière s'éteint sur Grenade" remaniée et complétée ...


medinat-az-zahra-arches

Première partie
Deuxième partie
Troisième partie
Quatrième partie 

 1492 : la lumière s'éteint sur Grenade (dernière partie)



AINSI DONC, 1492 marque le début d'un processus obstiné de destruction du peuple juif qui culminera quatre siècles et demi plus tard. On expulse pour oublier qui l'on est : sous la poussée de l'humanisme, l'occident se veut romain et non plus jérusalemite.
Cette volonté de choisir ses ancêtres conduira les chrétiens à contraindre de grands intellectuels à la raison. Ceux-ci, condamnés pendant 2 générations au moins, au double jeu, à l'ambiguïté, connaîtront une vie d'incertitude et de clandestinité morale qui aiguisera leur esprit critique jusqu'à les faire décider d'être libre, de penser sans référence aux deux dogmes qu'ils revendiquent.

De là naîtra l'intellectuel moderne. L'antisémitisme du XVème siècle est l'expression d'une volonté de l'Europe de s'approprier sa foi, de se choisir un père : Rome, en refusant celui que la bible lui a donné : Jérusalem ... Une façon, pour le continent, d'oublier le rôle de l'orient dans sa naissance, de se purifier de son propre passé.
Par cette expulsion, le continent-espoir s'invente un passé avant de se donner le droit d'inventer celui des autres !
L'Eglise, qui sent les menaces peser sur son pouvoir, ne peut durer qu'en se faisant plus européenne encore que les princes qui la narguent ; en se réappropriant le monothéisme ; en faisant de la religion chrétienne une religion romaine ; en déplaçant le centre du monde de Jérusalem à Rome, en niant du même coup Bizance qui est sous le joug musulman.

Déjà les cartes reproduisent le message. La peinture, la musique et la littérature le mettent en forme. Le discours, les comportements, les sons, les noms sont occidentalisés ; Jesus et ses apôtres offrent des visages blonds que, bien évidemment, ils n'avaient pas.
Le peuple juif, témoin incontournable de l'origine orientale du christianisme, doit donc se dissoudre et disparaître. L'expulsion de 1492 n'est pas un épisode sans lendemain, mais déjà, ce que l'on pourrait appeler une "solution finale" ...
Non seulement le décret n'est pas rapporté, mais ses dispositons reprises s'étendront sur toute l'Europe.

Decret-d-expulsion-des-juifs-1492.jpg
Fac-similé du décret de l’Alhambra
« … Nous avons décidé d'ordonner à tous les juifs, hommes et femmes, de quitter nos royaumes et de ne jamais y retourner … à la date du 31 juillet 1492 et ne plus rentrer sous peine de mort et de confiscation de leurs biens … »


Quant à ceux qui étaient restés, les quelques 50.000 dont la foi était tiède : les "conversos", les temps devinrent très vite amers pour eux aussi. Devenus nouveaux chrétiens, ils tombaient sous la loi implacable de l'inquisition, et les tribunaux ne relachèrent pas leur pression.
Pourtant, Erasme, en 1500, refuse de se rendre en Espagne, car pour lui ce pays fait encore preuve de mansuétude à l'égard des juifs et des musulmans, puisqu'on y tolère des convertis. "Les juifs, dit-il, constituent une race et non une religion" ; idée qui sera largement exploitée quelques siècles plus tard ...
Et tout va très vite.
En 1535, à Cordoue, est décrétée l'obligation de "pureté du sang" qui oblige les familles à prouver l'absence de racines juives ou musulmanes depuis 4 générations ! Décret complété en 1572 par d'autres dispositions : les marannes (autre appelation des juifs convertis) se voient interdire l'accès aux postes d'influence, ainsi que le mariage avec de "vieux" chrétiens. Explicitement, ils n'ont plus qu'à partir.
L'intégrisme ne peut se masquer durablement derrière le seul fanatisme religieux ! Il est d'abord rêve de pureté raciale. En 1608 on confisque tous les biens des  morisques (musulmans convertis). En 1609, c'est la phase finale : la loi de déportation générale.

1492 : année incontournable certes ! L'Espagne des trois cultures est bien morte. L'Espagne impérialiste est née. Car ce pays à volontairement choisi de se priver d'un énorme potentiel de richesses intellectuelles et spirituelles ; gigantesque écheveau aux fils à jamais coupés, alors que d'autres fils - on pourrait dire des cordes - naissent inexorablement dans le sillage des caravelles de Christophe Colomb, escortées de la grammaire Nebrija ...
Ah, Nebridja et sa grammaire ! C'est le quatrième évènement souvent ignoré et pourtant fondamental en cette année de grâce 1492. Nebrija, l'un des plus grand latiniste de son temps, rédige la première grammaire en langue castillane. Sa démarche est évidemment révolutionnaire, car, ce faisant, il élève cette langue au statut jusque là réservé au grec et au latin. Mais il va beaucoup plus loin.

"La langue, écrit-il, a toujours accompagné la puissance, et c'est si vrai que toutes deux naissent, se développent et s'épanouissent ensemble de même que leur décadence est simultanée. Aux peuples barbares et aux nations que l'Espagne va soumettre, il faudra IMPOSER des lois et une langue."
La grammaire fut présentée à Isabelle la Catholique le 25 février 1492. Celle-ci, en acceptant la dédicace de Nebrija : "La langue plus que tout le reste accompagne le pouvoir", donne son patronage à une entreprise dont elle a approuvé le sens.
Le 25 septembre 1493, Colomb part de Cadix pour son deuxième voyage : 17 navires et 200 hommes ; la diaspora est en marche.

Attirée par les immenses possibilités offertes, l'émigration de l'ancien monde vers le nouveau ne s'est jamais tarie. 400 000 personnes auraient gagné l'Amérique depuis l'Espagne au XVIème et au XVIIème siècle.

Aujourd'hui 400 millions d'individus parlent le castillan devenu l'espagnol. Une même langue parlée de par et d'autre de l'océan est bien l'élément le plus palpable, le plus immédiat de l'unification en marche, imposée par les européens au détriment des indiens.
Au détriment, oui, car ce n'est pas le seul facteur d'unification ! Il y en a un autre hélas, hélas, encore plus spectaculaire et ô combien dévastateur !
De 1492 à 1570, la population d'Hispaniola (Haïti aujourd'hui) passe de plus de 7 million d'habitants à … 125 000. 80% des habitants de l'actuelle Colombie disparaissent également en moins de trente ans. Désespoirs, suicides, refus de procréer, certes, mais surtout rougeole, peste pneumonique, variole typhus, oreillons … la liste est longue !
Ainsi la diaspora chrétienne, porteuse de germes, porteuse de mort, consacrera l'unification microbienne aux préjudices des habitants d'origine du nouveau monde.


Aujourd'hui, l'islam s'est réveillé, la tête lourde de cauchemars. La communauté séfarade de Salonique a été emportée dans la tourmente nazie. L'état d'Israël a été créé, et il lui arrive d'avoir aussi de violentes migraines.
On prête au roi Juan Carlos l'intention de promulguer un décret symbolique annulant celui de l'expulsion des juifs d'Espagne. Et puis, comble de fantaisie, Galilée est enfin réhabilité par la papauté alors qu'il y a 360 ans, il avait osé prétendre que la terre tournait autour du soleil ; l'hérétique !!!
Dans le Coran, il est dit "Si Dieu l'avait voulu, vous feriez partie de la même communauté, alors, c'est que Dieu ne l'a pas voulu !" A moins que ce ne soit les hommes eux-mêmes.
La conclusion sera pour une voix qui n'a rien à voir avec les lumières éteintes de l'Andalousie, certes, mais quelque chose à transmettre de la petite flamme vacillante et précieuse qui accompagne l'aventure humaine : Vladimir Nabokov :

"J'ai été autrefois disloqué en milliers d'êtres et d'objets. Maintenant je me sui rassemblé en un tout. Demain, je me disloquerai de nouveau. Et tout dans le monde s'écoule ainsi …"

 

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Tag(s) : #Franc-Maçonnerie- et -symbolisme

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