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Jorge Luis Borgès

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Republication (revue et augmentée) de ce grand texte de l'auteur et poète argentin Jorge Luis Borgès. Il est publié dans le recueil de nouvelles : "Fiction" paru en 1944.

 

Dans cette nouvelle, Il s'agit d'une bibliothèque de taille gigantesque contenant tous les livres de 410 pages possibles, dont toutes les salles hexagonales sont disposées d'une même manière. Les livres sont placés dans des étagères comprenant toutes le même nombre d'étages et recevant toutes le même nombre de livres. Chaque livre a le même nombre de pages et de signes écrits au hasard ; l'alphabet utilisé comprend toujours vingt-cinq caractères.

On peut donc dire que la Bibliothèque contient tous les ouvrages qui ont déjà été écrits ainsi que tous les autres, parmi un nombre immense de livres sans aucun contenu lisible (puisque chaque livre peut n'être constitué que d'une succession de lettres ne formant rien de précis dans aucune langue). Cette bibliothèque est habitée par une race d'hommes qui ne connaît que ce monde, à la recherche du livre ultime, d'une révélation ou de la Vérité.

Cette nouvelle, une métaphore de la littérature, est profondément influencée par la kabbale.

 


 

"La Bibliothèque de Babel"
 


Jorge_Luis_Borges_Hotel.jpg  L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages inférieurs et supérieurs, interminablement. La distribution des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépassent guère la taille d'un bibliothécaire normalement constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L'un permet de dormir debout ; l'autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l'escalier en colimaçon, qui s'abîme et s'élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la bibliothèque n'est pas infinie ; si elle l'était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire ?
  Pour ma part je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l'infini et pour le permettre ... Des sortes de puits sphériques appelés assurent l'éclairage. Au nombre de deux par hexagone et placés transversalement, ces globes émettent une lumière insuffisante, incessante. Comme tous les hommes de la bibliothèque, j'ai voyagé dans ma jeunesse ; j'ai effectué des pèlerinages à la recherche d'un livre et peut-être du catalogue des catalogues ; maintenant que mes yeux sont à peine capable de déchiffrer ce que j'écris, je me prépare à mourir à quelques courtes lieues de l'hexagone où je naquis. Mort, il ne manquera pas de mains pieuses pour me jeter par-dessus la balustrade : mon tombeau sera l'air insondable ; mon corps s'enfoncera longuement, se corrompra, se dissoudra dans le vent engendré par la chute, qui est infinie. Car j'affirme que la bibliothèque est interminable. Pour les idéalistes, les salles hexagonales sont une forme nécessaire de l'espace absolu, ou du moins de notre intuition de l'espace ; ils estiment qu'une salle triangulaire ou pentagonale serait inconcevable. Quand aux mystiques, ils prétendent que l'extase leur révèle une chambre circulaire avec un grand livre également circulaire à dos continu, qui fait le tour complet des murs ; mais leur témoignage est suspect, leurs paroles obscures : ce livre cyclique, c'est Dieu ... Qu'il me suffise, pour le moment, de redire la sentence classique : la bibliothèque est une sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible.
  Chacun des murs de chaque hexagone porte cinq étagères ; chaque étagère comprends trente-deux livres, tous de même format ; chaque livre à quatre cent dix pages,  chaque page quarante lignes, et chaque ligne environ quatre-vingt caractères noirs. Il y a aussi des lettres sur le dos de chaque livre ; ces lettres n'indiquent ni ne préfigurent ce que diront les pages : incohérence qui, je le sais a parfois paru mystérieuse.  Avant de résumer la solution (dont la découverte, malgré ses tragiques projections, est peut-être le fait capital de l'histoire) je veux rappeler quelques axiomes.
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Premier axiome :
la Bibliothèque existe ad aeterno. De cette vérité dont le corollaire immédiat est l'éternité future du monde, aucun esprit raisonnable ne peut douter. Il se peut que l'homme, que l'imparfait Bibliothécaire, soit l'oeuvre du hasard ou de démiurges malveillants ;  l'univers avec son élégante provision d'étagères, de tomes énigmatiques, d'infatigables escaliers pour le voyageur et de latrines pour le bibliothécaire assis, ne peut être que l'oeuvre d'un dieu. Pour mesurer la distance qui sépare le divin de l'humain, il suffit de comparer ces symboles frustres et vacillants que ma faillible main va griffonnant sur la couverture d'un livre, avec les lettres organiques de l'intérieur, ponctuelles, délicates, d'un noir profond, inimitablement symétriques.


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Tag(s) : #Esotérisme - Traditions - religions

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