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Avec l'aimable autorisation de Liliane, commentarice et amie bien connue sur ce blog

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"La force de l’irréductible"…


La beauté de l’âme
, c’est ce flux qui passe, cette onde, cette vibration, cette voix qui parle avec les paroles internes, cette lumière qui vous change et vous trouble, sans que vous sachiez comment. Un dialogue, sans cesse, une interrogation, une exclamation, un cri – mais par les yeux qui brillent, par les oreilles qui entendent, par les odeurs infinies et précises, par toute la peau tendue, par toute la mémoire – comme si, par instants, la lumière des cœurs était enfin visible.

Ce sont les vraies paroles. (…) Mais elles vont et viennent entre les corps vivants, comme un souffle, comme une odeur, comme une lumière, qu’on emprunte à tour de rôle. Entendez-les. Percevez-les. De drôles de vibrations électriques qui font trembler les nerfs, quand quelqu’un s’approche. Une aimantation qui vous attire, une chaleur diffuse qui éclaire votre peau. Puis, à d’autres instants, le froid, qui hérisse vos poils, le danger de la mort qui rôde.

C’est surtout par le regard que je sens cette vibration. Comme si quelque chose venait dans la lumière, comme si un faisceau réel appuyait au fond de moi. Dans l’immensité d’une foule humaine, deux yeux soudain m’interrogent, me parlent, à moi seulement, comme s’ils m’avaient choisi. Je les sens, j’entends ce qu’ils disent, avec les éclats du regard. Je ne pense à rien, je ne désire rien. Mais en moi je sens l’onde qui se déroule et s’élance, et mon cœur bat vite… (…)


Certains jours, sans cesse, je sens les ondes qui vibrent, je vois les yeux qui brillent, il y a des étincelles sur le corps des femmes, des nappes bleues sous les pieds des enfants.

Certains jours, sans repos, cela s’allume et s’éteint, fait ses signaux. Que disent-ils? Mais ce ne sont pas leurs mots que j’écoute. C’est le chant multiple et rapide des vivants. Les plus grandes émotions, le bonheur, l’extase, ils sont dans ce langage. La lumière est le verbe suprême qui nous enveloppe, nous brûle, nous transcende.

Si le langage n’est fait que de mots, il n’est rien du tout. Quelques bruits avec la bouche, quelques gestes, quelques silences: ce n’est pas une musique. Mais quand dans les mots viennent la danse, le rythme, les mouvements et les pulsations du corps, les regards, les odeurs, les traces tactiles, les appels; quand les mots jaillissent non seulement de la bouche mais du ventre, des jambes, des mains, quand tout l’air vibre et qu’il y a comme une auréole de lumière autour du visage; quand surtout les yeux parlent, le regard est une route sans fin qui traverse le cosmos; alors on est dans le langage, dans sa beauté, et il n ‘y a plus rien de muet, ou d’insensé. (…)

La beauté, cela ne s’invente pas. C’est une approche très lente et très douce, qui va plutôt à la vitesse d’une plante qui pousse. Un jour, encore un jour, une année, ainsi, lentement, étendant l’une après l’autre ses branches, occupant le ciel et l’espace, assurant sa prise dans la terre, tandis que passent les saisons, le vent, la nuit, le soleil, les eaux de la pluie.

Cette flamme qui brûle au fond des êtres est belle et pure. Ce n’est pas une déflagration qui calcine. C’est une action obstinée et réfléchie, une combustion continue. C’est la force de l’irréductible.

J.M. Le CLezio

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