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Première partie - Deuxième partie

 

AU QUOTIDIEN, alors que les capitales du nord se vautrent dans la boue, Cordoue habille ses rues de pierre de lave, de briques et de dalles, après s'être dotée d'un éclairage public et du tout à l'égout.

A partir du système rudimentaire  d'adduction d'eau des romains,

On diversifie le réseau qui quadrille la ville, et sur les alluvions du Guadalquivir se développent le grenadier, le riz, l'olivier et la canne à sucre.

Un tiers de la ville chômait le vendredi, un tiers le samedi, un tiers le dimanche, et personne n'y trouvait rien à redire.

«  tu penses à quel point il pouvait m'être indifférent de dire :  Allah ouakbar au lieu de Adonaï elohénou, surtout parce que l'un est la traduction de l'autre et que personne ne sait si Dieu ne comprend pas mieux maintenant l'arabe que l'hébreu ! »

Ainsi parlait au 12ème siècle un habitant de la judéria de Cordoue.

L'université compte 3000 étudiants par saison. Au 9ème siècle, son école de médecine est unique au monde ; les traducteurs versent en langue romane les auteurs grecs et romains. 

 

 

L'Islam féconde l'Europe chrétienne et crée un superbe maillon entre le moyen âge et la modernité. Et c'est sous cette domination musulmane que les Sépharades atteignirent les plus hauts sommets de la pensée.

Deux figures emblématiques s'imposent à nous, témoins de ce syncrétisme qui finira par inquiéter les fanatiques de tous bords.

Averroès, d'abord ; Ibn Roschd, pour les musulmans, né à Cordoue en 1126,  apôtre d'une pensée universelle, passionné d'Aristote, alors que vraisemblablement il ne comprenait pas le grec ; il l'avait simplement abordé par les traductions existantes. Jusqu'à la Renaissance où ce sont les textes premiers qui furent l'objet d'études, ses commentaires de la pensée aristotélicienne ont fait autorité. Il prône les principes d'intellect actif et d'intellect passif. L'un étant la source, l'esprit, la lumière de l'Humanité dont chaque individu s'approprie les rayons pour la communion intellectuelle et la transmission de la science ; l'autre étant l'application des principes comme la puissance appelle l'acte, et la matière, la forme.

Esprit fort, il prétend dans « les trois impostures » que les 3 grandes religions issues d'un monothéisme primitif n'ont aucune crédibilité ; « L'une, dit-il, pour avoir laissé un fils impossible mourir, soit disant pour le rachat de la douleur du monde, comme si la douleur était une marchandise à vendre ou à acheter !

L'autre, pour son maniérisme désuet et ridicule, ses intransigeances butées et son rigorisme hargneux ; et la 3ème, pour son débordement des sens, le culte du futile et sa cruauté  incontrôlée...  » 

 

En 1138, était né dans la judéria de Cordoue, le disciple, voire même, l'alter ego d'Averroès : Moïse Maimonide. Médecin brillant et maître de son art, il marque la fin du 12ème siècle d'un ouvrage : « le guide des égarés », dans lequel il invite au rapprochement de la foi et de la raison. Son influence a marqué Bacon, Descartes, Spinoza et Kant. C'est lui qui fait entrer à pas feutrés la science et la philosophie grecques en Europe ;

« Je tiens pour ma part que seule, la connaissance peut rendre les hommes meilleurs, et non la foi aveugle comme l'enseigne vos clercs... Cherchez le vrai, non comme un objet disparu et introuvable, mais comme un état auquel il est permis d'atteindre par le plein de persévérance, de patience, et d'humilité ; »

Ce pourrait être une belle profession de foi maçonnique !

Ces 2 esprits du 12ème siècle appartenaient à 2 communautés dont on sait aujourd'hui à quels déchirements elles se sont condamnées.

Maimonide disait d'Averroès : « il eût été difficile de réunir deux êtres plus dissemblables que nous, et pourtant, nous nous ressemblions. Nous étions, et je peux le dire, lui, musulman hérétique, et moi, juif talonné par le doute ; de la même veine."

Je l'appelais « maître  ». Il me disait « frère » : c'est qu'il y avait vraiment de la maîtrise et de la fraternité d'esprit entre nous ».   

« Mais sous le mystère confus, jamais Cordoue ne tremble », dira Fédérico Garcia Lorca, 7 siècles plus tard.

En ce début du 12ème siècle, il n'y pas d'oppositions marquées entre les provinces chrétiennes du nord de l'Espagne et Al Andalus.

On vit au rythme des alliances et des conflits mineurs qui sont le plus souvent dus à des intérêts personnels et localisés. Jamais de conflits généralisés, communauté contre communauté. Les rois du Léon, province située à l'ouest de la Castille, se déclarent rois des 3 religions. Ils souhaitent, disent-ils, régner sur un territoire où tous jouissent des mêmes droits, quelle que soit leur foi.

Pourtant, peu à peu, on se met à rêver, au nord, d'une Espagne unifiée, mais autour de quelle puissance ?

Le royaume d'Aragon s'ouvre à la Catalogne, à Toulouse, à Perpignan, à Montpellier, à toutes leurs richesses intellectuelles et marchandes. Mais, la Papauté a pour la Castille les yeux de Chimène... Alors, on la peuple, on y prêche la croisade contre l'infidèle. La guerre devient idéologique, -déjà-, mais les rois renâclent ; ils croient toujours au royaume des 3 religions.

La preuve : Ferdinand III d'Aragon se fait enterrer avec une épitaphe rédigée en castillan, en hébreu, et en arabe !

Mais la reconquête est en marche. Le clergé fomente des émeutes contre les juifs et les « mudéjarès », les musulmans vivant en terre chrétienne. L'unité du royaume implique l'unité spirituelle ; Voilà le mot d'ordre.

En 1212, les 3 rois de Castille, de Navarre et d'Aragon, battent l'armée andalouse sur son sol, au-delà de la Sierra Morena, à Las Navas de Tolosa, et la voie est désormais libre, plus au sud. 

Les cordouans refluent vers le Maroc. Ils créent les villes de Chaouën et de Fès, se regroupent à Rabat et Marrakech.

D'autres vont jusqu'à Tlemcen ou Tunis. Les moins riches se réfugient à Grenade, à l'abri de ses montagnes.

Nul n'imagine que l'Eglise catholique et romaine est devenue la plus puissante force politique, et que les vieilles communautés n'ont plus aucune crédibilité.      

Grenade, après la chute de Cordouan, puis de Séville, redevient le meilleur de l'Islam : l'enseignement porté à la perfection, la fondation permanente d'hôpitaux, de bains publics, de bibliothèques. La médecine y progresse considérablement ; on pratique l'autopsie, l'anesthésie ; on connaît la prothèse dentaire et les verres correcteurs. La musique, l'architecture et la littérature fleurissent.  

Alphonse X, roi de Tolède, est à la tête de l'Espagne catholique, et loin de toute volonté hégémonique, il entretient avec le royaume de Grenade des relations actives, créant ainsi une sorte d'équilibre permanent entre les deux pôles de la culture occidentale.

Mais, le mariage d'Isabelle de Castille et de Ferdinand d'Aragon, en 1469, sonne déjà le glas d'Al Andalus, et le 2 janvier 1492, Grenade est sous la domination de leurs majestés très catholiques.

Le rideau tombe sur la civilisation orientale et les cultures plurielles. Désormais, les regards se tournent vers l'ouest, sous la bannière d'une église qui voulait à tout prix installer sa puissance.

 

 

 

 

 

Le christianisme devient religion de continent avant d'être religion d'état. A Grenade, le 2 janvier, a été écrite une page majeure de l'Histoire. Vainqueurs et vaincus l'ont lue comme le revers de celle qui avait été rédigée à Constantinople en 1453, lorsque les ottomans s'étaient emparés de la ville.

1453 - 1492 : un nouvel ordre est né en Méditerranée.

A l'est domine la puissance ottomane ; à l'ouest domine la puissance chrétienne. Et plus qu'une étape, c'est un épisode fondateur.

 Pour tous, cet évènement était une fin. Mais cette année n'avait alors que 2 jours ! Les 3 mois qui vont suivre sonneront d'autres glas : une triple diaspora, inexorablement, s'annonce...

 

La suite ...

 

  Des informations supplémentaires concernant Maimonide et Averroes dans deux documents PDF fourni par UnCherchant ICI et aussi


Tag(s) : #Franc-Maçonnerie- et -symbolisme

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